La mise en espace

par Michel Vinaver

En 1979, Théâtre Ouvert (itinérant) présente Les Travaux et les jours, de Michel Vinaver, dans une mise en espace d’Alain Françon. Michel Vinaver écrit alors cet article sur la « mise en espace », formule inventée par Théâtre Ouvert en 1971.

Je n’ai pas pu assister aux douze journées de répétitions. Lorsque j’ai rejoint les comédiens à Annecy, juste avant la première présentation publique, ils m’ont dit que les trois premières journées avaient été un chaos informe, rien ne se dégageait ; que les sept suivantes, « ça avait marché » ; et que les deux ou trois dernières avaient été… presque de trop.
Lorsque j’ai assisté à la présentation, j’ai eu un choc. Il ne s’agissait pas de l’ébauche d’un spectacle, mais d’un objet théâtral accompli, auquel rien ne manquait. C’est de cette façon, aussi, que la plupart des spectateurs - au cours des dix représentations suivies de débats – ont réagi. C’était troublant. Rien ne manquait, et même au contraire : une qualité était là, qu’on trouve si peu souvent au théâtre : celle d’une adéquation du propos scénique au texte, sans la moindre surcharge ; celle d’une urgence qui ne laisse passer que l’indispensable, donc une super-légèreté et une super-rigueur ; celle de comédiens se mettant complètement en danger…
Alors, on se demande s’il n’y a pas là quelque chose (dans la précarité et l’emportement d’un travail rapide et non fixé) que grâce à la formule de Théâtre Ouvert on découvre, qui n’a pas « droit de cité » dans la conception actuelle du théâtre, et qui est la plus jouissante épreuve qui puisse arriver à un texte : être transmis en état encore de fusion aux spectateurs. Non fixé, disais-je. C’est la limite de la formule. Après quelques représentations, les comédiens sont à bout de leur réserve d’énergie.
Une mise en espace ne peut qu’avoir une durée de vie éphémère. Mais l’auteur se surprend à espérer que la mise en scène proprement dite, qui empruntera peut-être des voies tout à fait différentes, saura aboutir aux mêmes degrés de justesse et d’intensité.

Michel Vinaver


Cet article paru en 1979 dans Ecritures, le bulletin de Théâtre Ouvert, a été réédité dans les Ecrits sur le théâtre (Tome 1, p.248) de Michel Vinaver, aux éditions de l’Arche.

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