Sexe, vertige et capitalisme

Entretien avec Frédéric Vossier, auteur de Ciel ouvert à Gettysburg

Ciel ouvert à Gettysburg, troisième pièce de Frédéric Vossier que nous avons publiée en Tapuscrit, est créée à Théâtre Ouvert par Jean-François Auguste et sa compagnie du 8 mars au 5 avril 2012. Nous revenons avec l'auteur sur cette pièce trouble et énigmatique, assez représentative de ses thématiques et de ses enjeux dramaturgiques.

Une photographie est décrite au début de Ciel ouvert à Gettysburg. En quoi cette photographie, réelle, a-t-elle été une source d'inspiration pour vous ?


Au départ, il y avait des photos que je sélectionnais pour un atelier d'écriture que Joseph Danan m’avait proposé à Censier-Paris III. Je décidai de sélectionner un certain nombre de photos représentant une célèbre actrice dont je tairai le nom pour laisser le lecteur ou le spectateur libre. C'est très important, cette liberté. L'idée de la première séquence m'est venue en pervertissant le dispositif de l'atelier d'écriture et en choisissant des photos que je n'avais pas retenues pour les étudiants : c'est-à-dire des photos de charme et très suggestives. Il ne s'agissait plus d'écrire, de libérer en toute autonomie son propre imaginaire avec quelques contraintes, mais de créer un personnage qui devait répondre à une forme d'interrogatoire portant sur les photos. Cet interrogatoire s'exerce sous la forme d'une relation de pouvoir où l'individu est évalué sur sa fantasmatique, sa capacité à agir et à réagir, ses désirs, son pouvoir de description, etc. On attend de lui une performance. Le point initial se situe là : l'évaluation de ce qu'il y a de plus intime et de subjectif ; l'identification de l'actrice sur la photo ne présente à vrai dire aucun intérêt.
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Le cadrage de la situation reste inconnu, de même que le contenu visuel des photos : ceci doit pouvoir « ancrer et préciser ce qui est proche parent de nous-mêmes » pour reprendre les termes de Kafka. C'est une pièce kafkaïenne. C'est la confrontation d'un individu à un pouvoir qui a « le caractère d'un labyrinthe à perte de vue » : le dispositif est un mécanisme obéissant à ses propres règles, programmées de façon impersonnelle et donc inintelligible. On ne connaît pas la raison de la présence du personnage dans ce dispositif. Dans le kafkaïen, il ne faut pas non plus négliger ce que Kundera nomme « l'horrible du comique ». 
Les autres séquences sont venues au gré de mon inconscient, autre labyrinthe - je ne savais pas du tout où j'allais et comment la pièce se dénouerait. Elle s'est enchaînée de façon conséquente, sans pour autant perdre de son caractère absurde. Ce sont des moments d'écriture particulièrement vertigineux.

Dans Ciel ouvert à Gettysburg comme dans la plupart de vos pièces, il est beaucoup question du regard que l’on porte sur le corps de l’autre. Pourquoi le corps est-il toujours mis en avant ? Quelle est sa fonction dans votre dramaturgie ?

Le corps est la chose primordiale et vivante par excellence, qui apparaît. Il est à la fois ce que l’on est et ce que l’on a – mélange d’être et d’avoir, de subjectivité et d’objectivité, de passivité et d’activité, d’apparition et de disparition. Mais pour apparaître, il faut un regard. Voilà les deux éléments fondamentaux de mon écriture dramatique : le regard (qui comprend déjà le corps – pas de regard sans corps) et le corps qui apparaît, qui peut être observé, vu, décrit, touché, etc. Un corps qui voit, un corps vu, un corps touché par ce qu’il voit, un corps touché par le fait d’être vu : c’est déjà un drame (le chiasme de Merleau-Ponty). C’est, en gros, la structure fondamentale de l’existence : la condition humaine, la première scène. Le bébé, voilà ce que c’est : d'abord, un être que l'on regarde, et avant, un embryon échographié. L'être parlant est d'abord vu. Nous sommes d'entrée de jeu situés dans le regard de quelqu'un. C’est une dramaturgie du corps regardé et de la pulsion scopique. Cela fait action, le rapport corps / regard. Jean-Luc Nancy parle d’ « expeausition » pour parler du corps. Mes personnages sont en quelque sorte des êtres « expeausés ». Un théâtre d’ « expeausition ».
Ensuite, le corps est devenu une des préoccupations obsessionnelles du capitalisme post-moderne. Parce que le corps est le siège étrange de l’apparence et de l’excitation physique et esthétique et on sait que le capitalisme repose aujourd’hui, par-delà l’exploitation massive de la force de travail, sur l’excitation pornographique et consumériste des corps. Je crois mettre en avant une façon marchande de façonner et de représenter les corps, d’exciter les corps, de consommer leur visibilité. Je crois que l’on nous force à passer du désir à la pulsion, de l’eros à la pornéia. Ce passage, c’est le déchaînement de la marchandisation. En s'appuyant toujours sur les mêmes invariants de l’ordre symbolique occidental fondé sur la différence sexuelle, elle-même distribuée par la domination masculine. 
J’aime beaucoup le concept de « capitalisme pharmako-pornographique » élaboré par Beatriz Preciado. Elle étudie ce qu’elle nomme les « pornotopies » et la situation d’énonciation de Ciel ouvert à Gettysburg pourrait être une pornotopie de demain qui structure un espace indescriptible où se mêleraient le capital, le plaisir sexuel, la téléréalité, le jeu télévisé, le bordel, et l’agence matrimoniale. Pornotopie où finalement il est question de décrire, d’évaluer les corps, les performances, les fantasmes, les désirs, les sensations, les excitations, de fabriquer des couples, de la jouissance ou de la frustration. En somme, une fabrication artificielle d’intimité.

Votre projet est-il de travailler sur les clichés et notamment les archétypes masculins et féminins ?

Je ne vais pas être très original, mais la différence sexuelle est une scène de théâtre sur laquelle on a construit des genres (masculin et féminin), des rôles, des fonctions, des figures, des archétypes, et donc en terme de représentation, on peut jouer avec tout ça pour en faire des clichés. C’est très "Butler"(1) de dire ça. Et mon théâtre raconte en quelque sorte les pathologies, les maladies occidentales de cette scène de la différence sexuelle. C’est un jeu dramatique avec les clichés. Je persiste à raconter les excès propres à la perversion et à la domination masculine. On peut me le reprocher. On peut même affirmer que je suis misogyne (ce qui me semble être une erreur, dans le sens où, par-delà l’éducation féministe que j’ai reçue et dont je suis plutôt fier, j’ai grandement conscience que la différence sexuelle n’est pas réductible à la domination masculine et qu’il faut aussi inventer des personnages féminins ibséniens d’aujourd’hui, ce que fait Christophe Pellet, par exemple. Je rejoins très fortement Marie-Christine Soma(2) quand elle cite Harper Regan de Simon Stephens, comme le texte dramatique qui ose enfin construire un personnage féminin hors de tout cliché – elle a raison – ce texte est magnifique !). On peut encore me reprocher de réduire les femmes au statut de pauvres victimes – le cliché de la femme-victime, de la femme-objet, etc. J’entends. Mais que voulez-vous… Par moment, l’actualité comme la vie de tous les jours nous rappellent que ce n’est pas facile pour les femmes – et c’est cette difficulté-là qui me travaille – éducation féministe oblige ! Ne pas oublier également que le masculin comme cliché (le phallus) en prend un sacré coup dans mes textes – c’est un peu « adieu mâle »… Il y a bien sûr la figure stéréotypée de l’obscène père-la-jouissance, mais celle-ci peut déchoir, son énergie vitale exubérante peut se dissoudre… Vous me direz alors : et l’amour dans tout ça ?
Dans mon théâtre, il y a des clichés, certes, mais derrière les clichés, il y a l’étrangeté, l’obscénité, la violence et la cruauté. Le troublant et l’inquiétant. Mais mon théâtre évoluera. Il évolue déjà. Pupilla(3), par exemple, parle de la femme tout autrement. Et ce n’est pas un hasard si je l’ai écrit pour Stanislas Nordey. Derrière la surface du cliché ou de l’icône à déconstruire (en l’occurrence Elizabeth Taylor), il faut libérer l’extase charnelle du désir de vivre autrement qui s’énonce dans le langage philosophique du sublime. Mêler Liza Taylor et Emmanuel Kant : c’était un pari dramatique et poétique qu’il fallait tenter.

Peu à peu, dans Ciel ouvert à Gettysburg, un trouble semble s’installer entre le réel et le fantasme. L’écriture pour vous est-elle un moyen d’approcher des zones de l’inconscient ?

La littérature et le théâtre sont des zones d’inconscient. Ce n’est pas par hasard si Freud a théorisé à partir d’Œdipe et d’Hamlet. Il a aussi fait une analyse assez intéressante de Rebekka West. Ibsen a inventé l’inconscient au théâtre. En ce qui me concerne, je ne sais pas trop où je suis quand j’écris – je suis dans une zone perdue, flottante, même s’il y a des références objectives et des préoccupations thématiques (comme le corps, le regard, le sexe, la famille, le masculin et le féminin…) évidentes, tout ça remonte à la surface parce qu’il y a eu un déclic imprévisible – l’énonciation est impulsive et débordante. Si je peux théoriser en quelque façon mon écriture comme je le fais là, c’est parce qu’au fil de l’énonciation, je suis obligé de me poser des questions, de mettre de l’ordre, d’agencer et de construire une fable. Il y a un souci, a posteriori, alors qu’au départ, il y a un débordement – des fantômes. Un phénomène de hantise. Nous vivons avec des fantômes. Nous sommes peuplés. Je me sens dans la lignée de Philippe Minyana. Il a très bien expliqué cela(4). Je crois que c’est lié à la mère. Cela passe par la mère. Je ne sais pas s’il serait d’accord, Philippe, mais je suis un peu son fils. Ou plus exactement c’est le père littéraire que j’ai pu trouver sur ma route pour me construire. Kroetz et Minyana. Voilà, c’est eux. Mes parents. Quand j’ai vu Mannekjin à l’Echangeur(5), j’ai pensé à Philippe Minyana, la dette que j’ai d’une certaine façon.
Aussi mon écriture est-elle outrancière, obscène, voire abjecte. Sartre disait que « la littérature est un rapport essentiel au monde ». L’essence de mon rapport littéraire au monde est l’abject. C’est comme ça. Il y a dans l’inconscient, mais comme dans toute conscience d’ailleurs, des zones hallucinantes d’horreur et de terreur, terriblement inavouables. L’écriture constitue un rapport à soi, et l’amplitude de ce rapport demeure d’une élasticité déconcertante, voire terrifiante...  On est soi-même le premier surpris par ce qu’on y découvre…

Entretien réalisé par Pascale Gateau et Valérie Valade


(1) Judith Butler, philosophe féministe contemporaine
(2) Marie-Christine Soma, « Telluriques », in OutreScène n°12, « Contemporaines ? Rôles féminins dans le théâtre d’aujourd’hui », 2011.
(3) Pupilla est une commande de Stanislas Nordey pour les élèves de l’Ecole du Théâtre national de Bretagne. Un extrait a été lu par l’auteur lors d’un Gueuloir à Théâtre Ouvert, à l’invitation de Stanislas Nordey lors de sa Carte Blanche en novembre 2011.
(4) Cf Epopées intimes, entretiens de Philippe Minyana avec Hervé Pons, Editions Les Solitaires Intempestifs, 2011.
(5) Mannekijn, de Frédéric Vossier, mise en scène Sébastien Derrey, janvier 2012.

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©Jean-Julien Kraemer

Frédéric Vossier est né en 1968. Après un baccalauréat scientifique à Poitiers, a poursuivi des études de philosophie. Sa thèse de doctorat portait sur le concept de totalitarisme dans la pensée de Hannah Arendt (Paris XII – Créteil). Il enseigne la littérature dramatique contemporaine dans plusieurs universités (Rennes, Poitiers, Tours, Paris / Censier), au Conservatoire régional de Poitiers, dirige avec Jean-Pierre Berthomier l’Atelier de lecture contemporaine en Poitou-Charentes (organisme destiné à la promotion et à la diffusion des écritures contemporaines).
Frédéric Vossier se consacre particulièrement à l’écriture dramatique depuis 2002. Il est l’auteur d’une trentaine de textes de théâtre.

Publications
:
Théâtre Ouvert/Tapuscrit
C’est ma maison
Rêve de Jardin
Ciel ouvert à Gettysburg


Quartett
La forêt où nous pleurons

Bois sacré suivi de Passer par les hauteurs
Mannekijn suivi de Porneia
Lotissement


Espaces 34
Bedroom eyes


Les Solitaires Intempestifs
Jours de France

ESSAI
CRÉATION
ÉDITION
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Archives :
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